Inauguration du Monument aux Morts

Le monument aux morts de Forest l'Abbaye fût inauguré en 1921, en mémoire de 12 soldats du village tombés glorieusement au Champ d'Honneur pendant la guerre de 1914-1918. 

 

 

Voici le récit de son inauguration, tel que cela fût raconté dans un livret édité à l'initiative du Conseil Municipal de l'époque, en 1921 :

o                                                  Le Monument - Son Erection

Sur la place publique du coquet petit village de Forest-l'Abbaye, s'élève une pyramide de pierre, entourée d'une grille, ornée de couronnes et de fleurs et portant, gravés en lettres d'or, sur ses faces latérales les noms des douze héros de Forest-l'Abbaye qui sont morts pour la France pendant la guerre de 1914-1918.

A l'exemple de la généralité des communes de France, les habitants de Forest-l'Abbaye ont voulu que ce monument fût le témoignage durable de la reconnaissance et de la vénération qu'ils éprouvent pour leurs infortunés compatriotes dont la mémoire glorieuse se perpétuera ainsi à travers les siècles à venir.

Pour ériger ce monument, un Comité institué en novembre 1919 et comprenant MM MAILLET Robert, CHIVOT Victor, SAUVAGE Emile, SAUVAGE Oscar, DEMARET Jules, recueillit les généreuses offrandes des habitants. La souscription publique, y compris la subvention de 600 fr. votée le 07 juillet 1920 par le Conseil Municipal atteignit le total de 4.118 frs., somme relativement élevée par rapport au chiffre de la population (321 h.). Elle était amplement suffisante pour que l'œuvre projetée fût digne des Martyrs dont elle devait glorifier le souvenir.

Par délibération du 07 juillet 1920, le Conseil Municipal accorda au Comité l'autorisation d'ériger le monument sur la place publique et en mai 1921, la pyramide, œuvre de M. FIERAIN, marbrier à Abbeville, se dressait, bien en vue, sur l'emplacement superbe que forme le triangle surélevé vers lequel convergent les chemins qui débouchent en cet endroit de quatre côtés différents.

o                                                  Inauguration

¤ Préparatifs

L'inauguration du monument eut lieu le Dimanche 05 juin 1921.

La veille chacun rivalisa d'ardeur pour que la cérémonie revêtit la plus grande solennité possible tout en conservant un caractère imposant de gravité plein de respect pour nos morts glorieux.

L'emplacement du monument était clos d'un treillage dissimulé sous une parure de branchage et de fleurs. A l'intérieur étaient plantés de petits sapins parés de rubans tricolores. De grands mats habillés de verdure et surmontés de drapeaux dressaient autour du mausolée leur haute et élégante silhouette supportant de longues banderoles aux couleurs nationales. La place ainsi décorée présentait un coup d'œil féerique. Dans toutes les rues adjacentes ainsi qu'aux diverses entrées du village de majestueux arcs de triomphe parés de branches de sapins et de genêts, ornés de guirlandes et de drapeaux furent construits par des personnes habiles et dévouées qui, en la circonstance, ont déployé des qualités remarquables d'adresse et de bon goût.

La mairie ainsi que la plupart des habitations étaient décorées et pavoisées.

Chacun avait eu à cœur de montrer sa bonne volonté et c'est avec un entrain et une union dignes d'être cités en exemple que les préparatifs furent achevés le Samedi soir 04 juin.

¤ La cérémonie

Le lendemain, la cérémonie, suivant un programme minutieusement élaboré, se déroula ordonnée et majestueuse, dans une atmosphère de calme et de recueillement justement appréciés.

¤ Cérémonie religieuse

Le matin, à 11 heures, un service solennel fut célébré dans l'antique chapelle des Chartreux trop petite en cette circonstance pour contenir la foule qui se pressait en vue d'assister à l'office. Dans le chœur et sur le devant de l'abside avaient pris place la Municipalité, les Sapeurs Pompiers et toutes les personnes qui, dans l'après-midi devaient faire partie du cortège.

L'église était décorée de tentures noires, de drapeaux et de 12 écussons tricolores sur chacun desquels était inscrit le nom d'un des 12 Martyrs dont on honorait la mémoire.

Au milieu du chœur, un tertre avec sa croix de bois surmontée d'un casque simulait une tombe du front. Un piquet d'honneur l'entourait.

L'abbé SUEUR, curé du Titre, desservant la paroisse, chanta la messe. Après l'Evangile le R.P. CHOBY, dans un sermon touchant fit couler plus d'une larme en évoquant, avec son cœur d'apôtre et d'ancien combattant, l'héroïsme de nos poilus et en saluant les glorieux Soldats tombés au champ d'honneur.

Durant l'office, plusieurs chants appropriés à la circonstance furent exécutés, par un groupe amateur de Nouvion, sous la direction de M. FOURNIER qui tenait l'harmonium.

La messe terminée, le clergé, suivi par tous les assistants, s'en fut au monument pour le bénir.

¤ Cérémonie civile - Le cortège

L'après-midi eu lieu la cérémonie civile. A 4 heures du soir, le cortège qui devait y prendre part se forma devant la Mairie dans l'ordre le plus parfait grâce à la vigilance de deux commissaires actifs, MM. HENRY Oscar et MAILLET Louis.

En tête, drapeau déployé, s'avançait M. SAUVAGE Oswald, mutilé, décoré de la Croix de Guerre et de la Médaille Militaire. A ses côtés une jeune fille (Mlle Jeanne SAVREUX) au costume resplendissant, l'épée au côté, symbolisait la France victorieuse qu'escortait un piquet de soldats en armes fourni par le 17eme d'Artillerie sur la demande de M. le Capitaine DELCUS, de Lamotte-Buleux.

Deux charmantes demoiselles vêtues de riches costumes prenaient la suite représentant, l'une l'Alsace (Mlle BEGUE Simone), l'autre, la Lorraine (Mlle Léa DUFRANCATEL). Les Sapeurs Pompiers emboîtaient le pas derrière elle suivis par trois autres demoiselles gracieuses aussi sous leurs jolies robes, l'une bleue (Mlle Raymonde SAVREUX), l'autre blanche (Mlle Thérèse DEVIN) et la 3eme rouge (Mlle Georgette CHOQUART) formant les trois couleurs nationales. Après venait tout le groupe des anciens Combattants parmi lesquels on remarquait M. KLEBER Christophe, grand blessé, amputé des deux jambes, assis dans son tricycle. Puis c'étaient les petites filles de l'école, vêtues de blanc et portant de magnifiques gerbes de fleurs, puis les écoliers tenant de petits drapeaux. Un groupe de huit jeunes filles (Mlles Madeleine BOIZARD, Odette CLETTE, Germaine LAMARCHE, Lucienne PAUCHET, Geneviève BEGUE, Germaine SAVREUX, Nelly SAVREUX, Madeleine CHRISTOPHE), costumées en infirmières continuaient le cortège précédant les veuves et les orphelins de Guerre.

Le Conseil Municipal, les Membres du Comité et les élus cantonaux, M. PEINCEDE, Conseiller Général et M. DEGEST, Conseiller d'Arrondissement fermaient la marche.

Aux accents d'un pas redoublé exécuté par la fanfare de Sailly-Flibeaucourt qui précédait le cortège, celui-ci défila à travers le village, remontant la rue neuve pour se rendre au monument en parcourant toute la grande rue après avoir fait le tour par l'arrêt du chemin de fer.

o                                                  Au Monument

Arrivé au monument tout le cortège se rangea en bon ordre autour du mausolée, dans l'enceinte qui lui était réservée et la cérémonie commença.

La fanfare exécuta une marche funèbre et M. MAILLET Robert, au nom du Comité, remit le Monument à la Municipalité en ces termes :

¤ Discours de M. Robert MAILLET

"Mesdames, Messieurs,

Le Comité chargé de l'érection de ce Monument élevé à la Mémoire des Enfants de Forest-l'Abbaye tombés au Champ d'honneur m'a prié d'être son interprète en cette journée du souvenir.

Je tiens d'abord à remercier tous les habitants de cette commune qui ont répondu avec empressement à notre appel et grâce à leurs sentiments aussi patriotiques que généreux, nous avons pu faire élever cette œuvre d'art sur la plus belle place du pays.

Elle nous rappellera et dira aux générations à venir quels furent pendant cette affreuse guerre la vaillance et l'héroïsme de nos soldats pour la défense du droit, de la justice et de la liberté.

Nous voudrions, avec toutes les familles en deuil, pouvoir nous agenouiller sur la tombe de ces glorieuses victimes et, s'il en est qui ont pu ramener les restes de leurs enfants dans la sépulture familiale, combien de soldats inconnus et sur la tombe desquels nul ne viendra jamais !

Faut-il donc que périsse leur souvenir ? Non, la France en a décidé autrement et c'est pourquoi, partout, et jusque dans nos plus petits hameaux, dans nos églises comme sur nos places publiques, sur la pierre et sur le marbre sont gravés en caractères ineffaçables les noms de nos chers disparus.

Notre Commune a payé de son sang, elle aussi, la victoire de la Civilisation sur la barbarie. De tous ceux qui répondirent avec un bel enthousiasme à l'appel de la France attaquée et violée douze ne sont pas revenus. Dix de nos concitoyens dorment leur dernier sommeil dans les tranchées ou les cimetières du front.

A la mémoire de tous nous élevons ce monument ; nous voulons perpétuer leur souvenir.

Ah ! vous qui pleurez un fils, un époux, un père, un frère, un ami, nous nous inclinons bien bas devant votre légitime douleur, mais soyez fiers de leur trépas ; ils ont sauvé la France et nos cœurs battront à l'unisson des vôtres quand, passant avec respect devant ce monument nous y lirons leurs noms. Votre deuil est notre deuil, votre gloire est notre gloire.

Prenez, Monsieur le Maire, prenez ce monument que je vous remets au nom du Comité. Il est sacré ! il nous rappelle les tristesses et les angoisses de la Patrie ; il nous crie les souffrances et les privations de nos frères ; il chante la Victoire et la Paix.

Entourez-le d'une profonde vénération. Loin de nous la pensée qu'aucune main impie vienne le profaner.

En nos fêtes nationales qu'il soit le lieu de notre rendez-vous pour le fleurir et le glorifier mais aussi pour nous instruire et nous inspirer des sentiments généreux de nos frères et de nos amis morts pour la France."

Pâle d'émotion M. MAILLET se tait et la fanfare attaque la Marseillaise pendant que tombe le voile qui couvrait la pyramide.

M. Gaston MORGAND s'avance au pied du monument et d'une voix forte il prononce le discours suivant que l'on écoute dans le silence le plus profond :

¤ Discours de M. MORGAND, Maire

"Mesdames, Messieurs,

Grâce à la générosité des habitants de la commune s'élève sur cette place un monument digne de la mémoire des enfants de Forest-l'Abbaye morts glorieusement pour la France pendant la grande guerre de 1914-1918.

Tous, pauvres comme riches, vous avez eu à cœur de souscrire sans parcimonie à cette belle œuvre qui atteste la vénération que vous éprouvez pour nos braves compatriotes tombés au Champ d'honneur.

C'est donc naturellement aux souscripteurs que vont mes premiers et meilleurs remerciements. Aussitôt après je dois les plus vifs éloges aux Membres du Comité qui se sont dévoués sans réserve pour faire ériger le monument et pour organiser avec succès cette importante manifestation. J'associe à ces éloges notre sympathique instituteur M. RANCON qui a prêté au Comité un concours empressé et éclairé. J'exprime à M. le capitaine DELCUS, représentant de l'armée, un chaleureux merci pour avoir contribué, avec un intérêt tout particulier, à donner une gravité plus impressionnante à la commémoration de nos morts vénérés. A M. le Curé également, dut-il en souffrir dans sa modestie, j'ai le devoir d'adresser un témoignage public de satisfaction pour la belle et émouvante cérémonie à laquelle il nous a fait assister ce matin. Nos populaires élus cantonaux MM. PEINCEDE et DEGEST se sont joints à nous pour rendre un suprême hommage à nos héros. Je suis très touché de la marque de sympathie qu'ils nous manifestent ainsi et je leur en sais gré bien cordialement.

Je regrette l'absence de notre actif député M. TERNOIS. A cette heure même il rend aux vénérés Martyrs de son village natal le même hommage que nous rendons aux nôtres. Il est donc grandement excusé.

La fanfare de Sailly qui a pris la tête de notre cortège nous apporte un concours que nous apprécions hautement et dont nous lui sommes reconnaissants.

Nos charmantes jeunes filles se sont ingéniées à rehausser l'éclat de cette cérémonie par des costumes pleins de goût et de fraîcheur. Je leur présente tous mes compliments.

Merci à nos vaillants sapeurs-pompiers, à nos combattants de la grande guerre, anciens frères d'armes, tous présents comme au jour du danger.

Merci à vous surtout pauvres parents éplorés dont nous ravivons la douleur et puis enfin merci à vous tous spectateurs émus accourus en foule. Votre empressement révèle vos nobles sentiments et le culte sacré que vous vouez aux Martyrs qui ont fait à la France le sacrifice de leur vie.

Cette pyramide sur laquelle leurs noms brillent en lettres d'or se dresse vers le ciel pour transmettre aux générations futures la gloire de ces immortels soldats.

Tout à l'heure, en termes nobles et émus, M. MAILLET nous a fait la remise de ce monument. Puisque vous avez tous contribué à son érection, à vous tous, habitants de Forest-l'Abbaye, j'en confie la garde dans le présent comme dans l'avenir.

Si vos moyens ne vous permettent pas d'y renouveler souvent l'offrande d'une palme ou d'une couronne, vous pourrez tout au moins orner son pied de modestes fleurs ou encore plus simplement, vous y arrêter pieusement et, vous découvrant avec émotion, laisser couler une larme.

Quant à vous, mes chers enfants, gardez de cette cérémonie à laquelle vous avez été conviés un souvenir ineffaçable. Voyez cette foule muette, ces visages graves et mouillés de pleurs, sachez que la vie a parfois des heures austères et nous impose des devoirs impérieux. Les héros que nous honorons aujourd'hui vous ont montré comment on se conduit en semblable circonstances.

Vous avez connu ces braves ! Ils vous étaient chers à titre de père, de frère, d'oncle ou simplement d'ami. Comme vous, modestement ils ont vécu dans ce petit village, étudié dans la même école, prié dans la même église, joué sur la place où nous sommes, travaillé dans ces campagnes fertiles qui s'étendent sous nos yeux. Ils n'avaient rien de l'allure guerrière. Toutefois le sang des aïeux coulait dans leurs veines et en Août 1914 ils ont répondu vaillamment à l'appel de la Patrie. Alors, plus grand encore que les fameux ancêtres chantés par nos poètes ils ont écrit dans l'histoire la plus grande épopée que le monde ait jamais connue. La Marne, l'Yser, Verdun, la Somme en furent les épisodes les plus célèbres. Mais ces gigantesques combats furent aussi hélas ! des hécatombes sanglantes et, avec des milliers de camarades, nos Martyrs reposent dans les champs de carnage témoins de leurs luttes épiques. Deux seulement, jusqu'à ce jour, en ont été ramenés pour être inhumés dans leur cimetière natal. Ce triste privilège sera hélas ! réservé à très peu d'autres. Ce monument érigé en leur honneur sera le mausolée où leurs familles pourront venir prier et pleurer. Des paroles de consolation seraient superflues. Joignons nos larmes à celles des pères et mères des veuves et des orphelins que la guerre a meurtris.

Mais gloire à jamais aux enfants de Forest-l'Abbaye qui pour la France ont versé généreusement leur sang. Gloire aux douze héros dont je vais appeler les noms."

o                                                  Appel des Morts

Le tambour et le clairon ouvrent le ban. M. le Maire au milieu du recueillement général fait l'appel des noms gravés sur le monument. A chaque nom qui sonne comme un glas funèbre, M. Robert BEGUE, ancien combattant, répond : "Mort au Champ d'Honneur !" et une jeune écolière s'avance au pied du monument pour y déposer un bouquet. L'appel des Morts terminé, on ferme le ban et de superbes couronnes ou palmes offertes par le Conseil municipal, par les Anciens Combattants, par les jeunes gens, par les jeunes filles et par les enfants de l'école sont déposées tout autour du monument.

Puis les écoliers et les jeunes gens chantent en chœur "Les Croix de France", sous la direction de M. RANCON, instituteur.

Le chant terminé, M. SAVOYE, ancien instituteur de Forest-l'Abbaye, d'une voix brisée par l'émotion lit le discours suivant en l'honneur de ses anciens élèves.

¤ Discours de M. SAVOYE

"Braves Enfants,

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie ont droit au respect et au souvenir de tous.

C'est pourquoi de tous les points de la France surgissent ces monuments qui attesteront dans l'avenir les exploits de nos héros de 1914-1918 qui ont émerveillé le monde et nous ont conservé notre patrimoine.

Votre petite Patrie, la commune de Forest-l'Abbaye, ne pouvait manquer à ce devoir de reconnaissance.

Vous vous êtes sacrifiés pour elle ; à son tour elle veut vous honorer et vous glorifier de son plus profond amour.

Ce joli monument élevé à votre intention personnifiera le symbole de la Liberté, du Droit et de la Justice.

En effet c'est pour que vos parents et vos enfants continuent à être libres, que la force n'opprime pas le droit et que la justice règne entre tous que vous êtes accourus avec empressement au secours de la France menacée d'un plus grand démembrement qu'en 1871 et l'avez servie avec un tel dévouement qu'il vous a mérité l'admiration universelle.

Notre reconnaissance, chères victimes ne sera jamais à la hauteur de votre sacrifice. Votre ancien maître en vous rendant hommage de votre vaillance, de votre résistance, des fatigues et des souffrances si généreusement supportées vous remercie d'avoir si bien mis en pratique les leçons de l'école.

L'avenir, vous a-t-il répété souvent, appartient aux écoliers. S'ils sont dociles, appliqués et studieux ils seront de bons élèves, puis de bons soldats et ensuite de bons citoyens.

Vous avez été de bons élèves contribuant par vos succès au bon renom de l'école ; vous vous êtes montrés de bons soldats en donnant votre vie pour délivrer le pays de la souillure d'un ennemi barbare. Vos camarades qui ont échappé à l'affreuse tuerie auront à cœur de continuer à être d'honnêtes citoyens.

La guerre nous a appauvris en hommes et nous a endettés pour longtemps.

Il est donc de toute importance que la bonne union règne entre tous pour que chacun travaille le plus possible au redressement de la France.

Pour vous qui êtes tombés au Champ d'Honneur vos noms inscrits sur ce marbre seront une douce consolation pour vos familles éplorées, un noble exemple pour vos enfants qui apprendront de plus en plus à aimer et à servir la Patrie comme vous l'avez fait et un réconfort pour tous vos amis affectionnés.

Reposez en paix, chers enfants de Forest-l'Abbaye et que votre dernière demeure soit le cimetière de ce village ou le champ de bataille nous ne vous oublierons jamais."

M. SAVOYE se retire, plus ému que jamais, les yeux voilés de larmes. Il fait place à une jeune écolière, Lucienne CLETTE, qui d'une voix claire et bien accentuée récite la poésie suivante, œuvre de Jean AICARD :

"Nous la savons la grande histoire

De nos frères, de nos papas

O France, sur ton territoire

Les Germains marchaient à grands pas

 

Ils avaient fait de la Belgique

Un champ d'incendie et de mort ;

Le Droit, dans cette heure tragique,

Redoutait la loi du plus fort

 

Alors d'un élan unanime

Du Nord, au Sud, à l'Est, partout

D'un bond, contre l'effort du crime

La France se trouva debout

 

Vous Français qui pensiez naguère

Qu'à tout jamais étaient passés

Les siècles de guerre, - la Guerre

Vous trouva, contre elle dressés

 

Contre les bataillons du crime

Roulant sur vous à flots épais

Vous nos pères au cœur sublime

Vous fûtes les soldats de paix.

 

Couverts de boue horrible et noire

O grands frères, pères chéris

L'orage vous nimbait de gloire

Vous tombiez sans peur et sans cri

 

C'était pour sauver vos familles

Leur liberté dans la fierté

Et pour léguer à nous vos filles

Un bonheur par vous racheté

 

C'est pourquoi petites et grandes

Nous vos sœurs et nous vos enfants,

Nous vous apportons des guirlandes

Faites de lauriers triomphants."

La série des discours reprend. M. le capitaine DELCUS, en uniforme, au nom de l'armée, dans une allocution énergique qui impressionne fortement les assistants, salue les morts glorieux dont il a partagé les souffrances et les dangers.

Témoin journalier de leur héroïsme ; il retrace brièvement les combats épiques où ces braves ont trouvé la mort, flétrit l'Allemagne responsable de cette gigantesque tuerie et invite les générations présentes et futures à se montrer dignes par le travail et la concorde du sacrifice de nos héros.

Puis il cède la place à M. ELOY, brigadier des Eaux et Forêts qui, interprète des anciens combattants du village, prononce ce discours :

¤ Discours de M. ELOY

"Mesdames, Messieurs,

C'est à double titre que m'est dévolu le triste honneur de prendre la parole au pied du monument que la population de Forest-l'Abbaye a érigé sur cette place à la gloire de ses enfants morts pour la France.

Comme ancien combattant je dois un souvenir ému, un éclatant témoignage de sympathie et de reconnaissance aux infortunés frères d'armes qui sont tombés au Champ d'Honneur.

Comme fonctionnaire appartenant à l'armée il me faut saluer l'héroïsme de ces nobles soldats et leur présenter un solennel tribut d'admiration.

Ce que ces Martyrs ont souffert durant cette guerre atroce nous avons pu l'apprécier nous qui avons combattu à leur côté et qui avons partagé leur vie de danger et de misère ! Tapis dans les tranchées, les pieds dans la boue, dévorés de vermine, essuyant toutes les injures du temps, ne dormant que quand ils pouvaient, ne mangeant pas à leur faim, ne buvant pas à leur soif, exténués de fatigue, pendant des jours et des nuits interminables ils ont tenu sous un interminable déluge de fer et de feu. Dans cette lutte gigantesque ils ont montré des vertus surhumaines et les noms de la Marne, de l'Yser, de Verdun, de la Somme, qui brillent en lettre d'or sur le socle de ce monument ont porté aux échos du monde entier le renom du "poilu français".

Et pourtant quand ces héros vivaient parmi nous dans ce modeste village, de la vie tranquille du peuple des campagnes, la gloire des combats ne les hantait nullement.

Ils détestaient la guerre. Mais quand l'ennemi, à flots pressés se rua sur la France, foulant son sol, incendiant ses villages, détruisant ses œuvres d'art les plus vénérées, massacrant femmes, enfants et vieillards, la guerre, alors, devint pour eux la guerre sainte. Les vieilles vertus de la race française se réveillèrent en leurs cœurs et les moutons devinrent des lions enflammés d'un généreux courage.

Aussi en braves ils sont morts, les uns fauchés par la mitraille, les autres ensevelis vivants dans le sol bouleversé, d'autres enfin sur un lit d'hôpital succombant à leurs blessures ou à la maladie.

Infortunés amis ! Souvenez-vous ! Pour être dignes de ceux qui vous ont légué un patrimoine national intact, de ceux qui se sont sacrifiés pour vous épargner la honte de courber le front sous le joug de l'étranger, il vous appartient, par le travail et par la concorde, de continuer l'œuvre qui leur survit. La France compte sur vous.

Quant à vous qui pleurez ! Vous bon père et bonne mère aux cheveux blancs qui versez des larmes de sang sur un fils chéri qui était votre orgueil et votre joie ! Vous tendres épouses qui gémissez sur votre foyer détruit et vous pauvres petits enfants aux têtes blondes ou brunes que la guerre a rendu orphelins, je pleure avec vous et tout un peuple ému compatit à votre grande douleur. Mais dans vos cœurs meurtris un noble sentiment de fierté peut mettre un baume à vos blessures. Parents en deuil, veuves ou orphelins, vos chers disparus sont entrés dans la gloire éternelle. Ils seront à jamais l'honneur de vos familles et nous, leurs compagnons d'armes, en leur adressant le suprême adieu et l'hommage de notre pieuse reconnaissance, nous vous associons dans la profonde vénération que nous leur témoignons."

Les écoliers chantent en chœur "Morts pour la Patrie" et M. HENRY Gaston, Sous-Lieutenant des Sapeurs Pompiers, pour honorer les camarades de la subdivision tombés au Champ d'Honneur prononce cette courte harangue :

"Mesdames, Messieurs,

Parmi les 12 Martyrs dont les noms brillent d'un éclat glorieux sur les faces de ce monument figurent 4 sapeurs-pompiers qui, au moment de la Mobilisation faisaient partie de notre subdivision. En qualité de Sous-Lieutenant des Sapeurs-Pompiers de Forest-l'Abbaye le triste honneur m'est réservé de saluer pieusement la mémoire des camarades LAMARCHE Albert, SAUVAGE Oscar, HENRY Isidore et COUTURIER Louis, morts pour la France.

"Sacrifice et dévouement" c'est la noble et fière devise des Sapeurs Pompiers. Les braves soldats, à qui nous rendons aujourd'hui un éclatant témoignage de vénération ont été fidèles à cette devise. Avec un dévouement inlassable ils ont combattu pour défendre la Patrie et ils lui ont fait noblement, sans forfanterie, mais sans peur, le sacrifice de leur vie.

Infortunés artisans de la Victoire vous avez été les champions du Droit et de la Justice.

Grâce à vous la France, avec toutes ses traditions de gloire, de beauté et de bonté survit radieuse et honorée affaiblie par la lutte gigantesque qu'elle a dû soutenir contre l'assaut de la barbarie, mais prête pour un nouvel élan vers un avenir de paix et de prospérité.

Chers camarades ! vous étiez, dans nos réunions, de gais et francs compagnons et je ne puis évoquer votre souvenir sans une profonde émotion. Mais à nos regrets se joint une grande admiration. La Subdivision des Sapeurs-Pompiers de Forest-l'Abbaye est fière de vous avoir comptés dans ses rangs. Elle vous doit un respectueux hommage.

Pour vous le témoigner, chaque année, le jour de la Fête Nationale, quand nous passerons la revue devant cette pyramide, le chef, d'une voix grave, à l'heure de l'appel redira vos noms vénérés et, pleins d'un saint respect, tous les Sapeurs-Pompiers répondront : "Morts au Champ d'Honneur !"

Rompant la suite des discours, un jeune homme, M. Louis BEGUE, récite d'une façon fort satisfaisante la poésie suivante composée par M. RANCON :

¤ Hommage des Jeunes Gens aux Morts pour la Patrie !

Poésie récitée par M. Louis BEGUE

"O sublimes Martyrs ! Chers Soldats au grand cœur !

Robustes bûcherons, bourgeois et laboureurs

Dont le sang généreux coula pour la Victoire,

Au pied du monument consacrant votre gloire,

Nous soldats de demain, honorant vos efforts,

Courbons nos jeunes fronts pour saluer les forts

Qui, sans peur, sans répit, animés de vaillance,

Narguant le fer, les gaz, la boue et la souffrance,

Ont de leurs corps meurtris, dressé un mur d'airain

Contre l'envahisseur qui le heurtait en vain :

Des vaillants de jadis suivant la noble trace

Vous aviez à l'esprit l'avenir de la race

Et vous êtes tombés, souriant à la mort,

Pour ne pas nous soumettre à la loi du plus fort.

Merci, nobles héros, de votre sacrifice !

Votre sang répandu aura son bénéfice

Et, des sillons féconds montant à l'horizon,

Jailliront par nos soins des épis à foison.

Au labeur acharné votre mort nous convie ;

Vous n'aurez pas en vain fait don de votre vie.

Artisans de demain, soucieux de nos devoirs

Nous faisons le serment d'exaucer vos espoirs

Puisque vous êtes morts pour que vive la France

Nous saurons, tels que vous, lutter sans défaillance

Nous rendrons au Pays force et prospérité,

En travaillant dans l'ordre avec activité.

De l'esprit et du corps faisant œuvre féconde

Nous porterons bien haut le clair flambeau du monde."

M. PEINCEDE, Conseiller Général, le dernier orateur, exalte lui aussi l'héroïsme de nos Martyrs et leur adresse toute sa reconnaissance.

La fanfare exécute un morceau pour clore la Cérémonie, puis reprenant la tête du cortège elle le ramène à la Mairie où a lieu la dislocation.

A travers une foule compacte évaluée à 2 mille personnes circulait 4 groupes de jeunes filles (Mlles Remise MARCHAND et Geneviève GOMEZ, Madeleine SAVREUX, et Fernande MOCOMBLE, Marcelle BOIZARD et Georgette JOURNE, Françoise RANCON et Marguerite HAUTEFEUILLE) qui, écharpe tricolore en bandoulière, offraient des insignes. Quatre jeunes gens nouvellement démobilisés (MM. Robert BEGUE, Albert MAILLET, Gustave ROGERON et Paul MOINE) vendaient des cartes postales avec vue du monument.

Le public se montra très généreux. La recette s'éleva à la somme coquette de 1032 fr. 70 qui jointe aux 4118 fr. de la souscription donnait une recette totale de 5150 fr. 70 qui a été employée ainsi qu'il suit :

Prix du Monument.................3563 fr. 40

Constitution du socle...............249 fr. 20

Prix de la grille.......................173 fr. 80

Allocation à la fanfare de Sailly....200 fr.

Frais de la cérémonie...............457 fr.25

TOTAL DES DEPENSES :.......4643 fr. 65

D'où un excédent de recettes de 507 fr. qui augmenté de ressources ultérieures diverses (vente de cartes postales, quêtes faites à l'église et aux mariages) a permis de faire apposer une plaque commémorative dans l'église et de clore d'un treillage l'emplacement du monument.

La cérémonie d'inauguration du Monument dédié aux glorieux Martyrs de Forest-l'Abbaye restera, dans les annales du village, un événement sensationnel et les assistants, étrangers à la localité se sont fait un plaisir de manifester hautement leur admiration pour la façon remarquable avec laquelle cette pieuse manifestation a été organisée.

 

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